Les troubles politiques du Kenya - Reflexions et souvenirs de Kibera

le 13 Mars 2008

 Deux semaines après un accord de paix signé par les politiciens qui se disputaient au Kenya, suite aux violences interethniques et politiques qui ont duré des semaines, l'AMREF a parlé au personnel et aux clients à son Centre Communautaire des Services Médicaux de Kibera, au cœur du vaste bidonville de Kibera à Nairobi. Ils ont partagé leurs pensées, revécu leurs expériences à la hauteur de l'effusion de sang et ils ont parlé de l'espoir d’un nouveau Kenya.


George Olali, conseiller/infirmier et résident de Kibera


Les chaos qui ont éclaté à Kibera peu après l'annonce des résultats de l'élection présidentielle contestée m’ont pris au dépourvu dans mon village de Soweto, ici dans la bidonville. Les partisans des candidats rivaux se battaient – les gens s’entretuaient à la machette, aux tirs de flèches, on pillait les magasins, on rasait les maisons. J’ai rapidement envoyé ma famille et quelques objets de valeur à l’abri dans le quartier voisin de Highrise. Moi, je suis resté sur place pour garder la maison et d'autres biens.


Pendant la semaine la plus chaotique, je ne pouvais pas accéder à cette clinique. Pire encore, comme si le destin l’avait voulu, j’avais pris rendez-vous, cette même semaine, pour prendre les anti-rétroviraux (ARV),  car je suis séropositif. Donc je n’ai pas pu en prendre, car la clinique était fermée en raison de la crise. Otage dans ma maison, j'étais dans un dilemme. Je n’avais pas pris ma dose de médicament, et je ne pouvais pas sortir, car on m’aurait surement attaqué et tué. Comme plusieurs de nous dans les bidonvilles, j’avais faim, mais j’vais rien à manger car les kiosques n'avaient pas de fournitures ou ils avaient été tout simplement pillés ou incendiés. En ne prenant pas de médicaments et en ne mangeant pas bien, je m’exposais à l'infection car il y avait le danger que mon immunité diminue.


La situation ne s’est améliorée que lorsque les palabres de médiation ont commencé entre le Président Kibaki et le leader du Parti Démocratique Orange, Raila Odinga. La clinique a finalement ouvert ses portes et j'ai pu me rendre au travail et j’ai pu également reconstitué ma dose d’ARV.  Les nouvelles de l'accord de paix nous a fait, du bien, à nous, la communauté de Kibera.


La situation est en train de se stabiliser quoique lentement, car il y a toujours la crainte et la peur que l'accord ne tienne pas. Nous avons encore peur que nos voisins ne se retournent de nouveau contre nous. La clinique connaît un regain d'activité car les personnes déplacées par le conflit qui a fait rage sont en train de revenir. Je vois de plus en plus de clients revenir à la clinique de la TAV (thérapie antirétrovirale), car ceux qui ont manqué de prendre leurs doses des médicaments antirétroviraux ou des médicaments contre la tuberculose sont en train de revenir.


Winfred Nzioka, responsable de projet-Département de soins infirmiers

Bien que je ne travail dans les différents départements – tels que les soins prénatals, soins de la maternité et la clinique de planning familial, je coordonne également toutes les activités de soins infirmiers au centre. Les chaos ont interrompu tous nos services et le nombre de patients a tout simplement diminué. On a dû  changer les services de maternité qui se déroulaient 24 heures sur 24 à de services du jour au jour. Nous avons renvoyé les mères à la recherche de services de maternité soit à Pumwani soit à Lang'ata. Une partie du personnel (infirmières) n'a pas pu revenir au travail à temps après la saison de fêtes (décembre).


Bien que la clinique fonctionnait, nous avons eu du mal à retrouver nos clients dans les bidonvilles. On ne pouvait entrait, ni sortir de certains quartiers de la bidonville à cause de la tension interethniques qui y regnait toujours, et les clients n'ont pas pu atteindre le centre de santé. Même nos agents de santé communautaires ne se seraient pas aventurés dans certains des villages de Kibera. Toutefois, l'AMREF est assez novatrice et nous avons lancé des cliniques médicales de sensibilisation afin de faire un suivi de la population des bidonvilles de Kibera. Nous avons organisé des cliniques au quartier Highrise, sur le terrain de l’administration locale de Kibera et au village Mashimoni.


Suite aux palabres de médiation pour la paix, il ya un retour progressif à la paix et au calme dans l'immense bidonville. L’AMREF a joué son rôle et a habilité son personnel de services médicaux communautaires de prêcher la paix, et un groupe de jeunes à se livrer à des manifestations  et à des expositions de marionnettes afin de promouvoir la paix dans les bidonvilles de Kibera. Maintenant, les malades sont en train de revenir, petit à petits à la clinique. Mais il ya toujours la peur et certaines personnes sont inquiètes. Il faudra encore du temps avant que la paix revienne réellement. Il s'agit notamment de ceux qui ont été déplacées, ou attaqués par des rivaux politiques ou ont vu leurs biens pillés. D'autres avaient leurs maisons incendiées ou vu leurs proches tués. Personnellement, j'ai un faible pour les femmes et les récits de viol collectif pendant des affrontements me hantent encore. Ceci, couplé au fait que je devais héberger et subvenir aux besoins de certaines des personnes déplacées de la province de la vallée du Rift m’a psychologiquement affecté. J'ai besoin de conseils et de l’assistance psychologiques.

Lavenda Owino, une mère venant à la clinique de l'AMREF

Je vis dans le village de Siranga dans les bidonvilles de Kibera, à environ 30 minutes à pied. J'ai amené ma fille Gloria pour les soins. Elle a eu un mauvais rhume, la toux et elle a des plaies sur son corps. Elle est née il ya quatre mois et avant la «guerre», je l'ai toujours amenée à l’examen médical ici, à la clinique de l'AMREF. Il en est de même avec sa sœur de 10 ans. Vous voyez, j'ai toujours aimé cette clinique pour ses services de qualité. Il est bon marché de se faire soigner ici. Je ne paye que Sh50 (US $ 0,8) pour l'enfant alors que nous adultes nous ne payons que Sh100 (US $ 1.5). Les médicaments sont gratuits ici. Personnellement, je viens ici pour de services de planning familial ainsi qu’en consultation externe.


Malheureusement, au cours de la crise qui a frappé Kibera en Janvier (2008), aucun d'entre nous résidents de Siranga aurait oser s'aventurer à Laini Saba où se trouve la clinique de l’AMREF. Les résidents dans les deux villages se regardaient et s’entretraitaient avec suspicion et en tant que des rivaux politiques et ethniques. Pour elle (Gloria), j'ai dû marcher jusqu'à Kenyatta Market et ainsi sauter les rendez-vous de la clinique AMREF. Kenyatta Market c’est très loin par rapport à cet endroit. Beaucoup de gens dans mon village ont été attaqués et blessés, mais nous ne pouvions pas les amener ici de peur d'être attaqués en chemin. Certains sont même morts avant que nous puissions obtenir les soins d'urgence.


Mais maintenant, tout change avec le retour de la paix. Les gens sont en train de reconstruire peu à peu leur vie brisée. La nourriture est maintenant disponible alors que les prix baissent. Je suis maintenant prêt à reprendre mon business de vente des légumes dans les bidonvilles. Ceux qui avaient fui Siranga et d'autres zones sont en train de revenir. En ce qui concerne nos besoins en matière de santé, il ya de l'espoir. Nous pouvons désormais accéder à la clinique AMREF et les gens sont généralement heureux.


Caroline Manyasi, mère de Reagan Alwanga

Je suis heureux que, depuis la signature de l'accord de paix entre le Président Mwai Kibaki et le leader du Partie Démocratique Orange, Raila Odinga, nous assistons à une semblance de la paix dans Kibera. Il est maintenant possible de sillonner une grande partie de Kibera. Lorsque les combats faisaient rage, les gens de mon village ne pouvaient pas s’aventurer à Shimo La Tewa, un autre quartier du bidonville. Maintenant, nous pouvons tous venir à la clinique de l'AMREF à Laini Saba. Voilà comment j'ai pu amener Reagan ici. Il manque d'appétit et son nez coule. J'ai payé seulement Sh50 (US $ 0,8) et j’ai reçu tous ces médicaments (elle les montre). J'espère qu'il va bientôt guérir.

Quand les conflits battaient leur plein, ma mère est tombée malade et nous n'avions pas eu de choix que de l’amener au centre de santé à Karanja. Là, j'ai payé Sh100 (US $ 1.5) et j’ai dépensé encore Sh350 (US $ 5.4) pour l’achat des médicaments de leur pharmacie. Pourtant, ils m'ont encore conseillé d'aller y acheter d’autres médicaments qui coutent Sh300 (US $ 4.6)! C'est trop d'argent pour moi. Si la clinique AMREF  était accessible, j’aurais seulement payé Sh100 (US $ 1.5) et j’aurais obtenu tous les médicaments gratuitement.


En outre, lorsque vous marchez dans de Kibera, il n'y plus de jeunes voyous à machette demandant votre nom et votre tribu. Il n'y a pas de chance de se faire attaquer par des gangs ou bastonner par la police. Les gens sont libres de vaquer à leurs affaires ainsi que d’aller travailler en dehors du bidonville. La paix est aussi bonne pour cette clinique AMREF. Il nous offre des services médicaux à bas prix. Nous, les mères et nos enfants sont les grands bénéficiaires. Ma sœur a donné naissance ici il y a pas très longtemps et il serait très souhaitable que les services de maternité reprennent à plein temps.


Maria Tororey, agent de clinique

Pendant les chaos qui ont eu lieu dans les provinces j’étais dans la vallée du Rift.  Je ne pouvais pas revenir au travail, les déplacements vers Nairobi étaient pratiquement impossible. Qui aurait osé, vu que les jeunes déchaînés bloquaient des routes, attaquaient et tuaient les voyageurs c’était. Même quand je suis arrivée à Nairobi, je ne pouvais pas aller au travail immédiatement. Kibera était lieu d’accrochages et il n'était pas prudent de se déplacer.


Notre clinique de l’AMREF à fermé ses portes au public pendant quelques jours et même lorsque nous sommes revenus, l'anxiété était toujours là. Tout le monde retenait son souffle à l'écoute de l'actualité du conflit. Peu de gens osaient s'aventurer ici pour se faire soigner. Certains de nos clients de l’antirétroviral ne pouvaient pas accéder à Laini Saba et manquaient leur indispensable dose. Mais avec la paix qui revient, ils sont en train de venir pendant que d’autres patients ordinaires sont en augmentation.


L'anxiété est maintenant disparue, remplacées par des visages gais. Les gens peuvent discuter de développement et d'autres questions autres que l'effusion de sang et de la politique. C'est une bonne situation. Je peux maintenant librement aider les patients, les diagnostiquer - sans crainte d'attaque. Certains patients qui venaient pour des soins médicaux avaient des signes de traumatisme et j'ai dû les conseiller. J’ai référé d'autres à l’assistance sociale. Certains patients que j'ai vus pas très longtemps avaient le paludisme, la diarrhée, les infections des voies respiratoires et les maladies de la peau. J'ai également soigné les patients séropositifs et ceux souffrant de la tuberculose. Cela fait du bien de voir cette clinique de l’AMREF de nouveau en plein activités, en venant à l’aide de malades et des souffrants. Je suis optimiste que tout ira bien et que la communauté sera libre de profiter de nos services dans un environnement pacifique.


Queen Wambua, section de blanchisserie, également résidente de Kibera

Les chaos qui ont éclaté peu après l'annonce des résultats contestés de l'élection présidentielle nous ont beaucoup touché ici à la clinique et dans les bidonvilles. Nous, les habitants de Kibera de Laini Saba n'avons pas pu nous rendre au marché, on ne pouvait ni accéder à la ligne de chemin de fer (qui traverse le bidonville), ni se rendre au terrain de football (les deux sont sur les voies de sortie du côté Laini Saba).


Il a été impossible de venir travailler pendant des moments de la violence à Kibera. J'ai dû constamment mettre à jour certains membres du personnel résidant hors de Kibera de la situation en matière de sécurité ici à Kibera et les alentours. Certains malades m’appelaient, demandant quand la clinique AMREF sera de nouveau ouverte afin qu'ils puissent accéder à des services médicaux. Les patients de la thérapie antirétrovirale et de la tuberculose  ont souffert le plus car ils ne pouvaient pas obtenir leur dose quotidienne suite à la fermeture de la clinique. J'ai conseillé à certains d'entre eux de vérifier auprès de l'hôpital national Kenyatta, du Centre Médical de Lang'ata pour les médicaments nécessaires.


Le conflit a infligé de profondes blessures qui mettront du temps à guérir. Les conflits ont résulté en le déplacement des personnes, en la perte ou l destruction des biens et des maisons et en la mort ou blessure des personnes. Maintenant que les dirigeants se sont d'accord sur le moyen de nous sortir de la crise, ils devraient faire en sorte que les gens ordinaires se réconcilient. Il est nécessaire de faire amende honorable, ceux qui ont perdu des biens ou des entreprises doivent être compensée. Le gouvernement devrait avancer des prêts à des gens et leur assurer que l’accord de paix est sérieux et qu’il tiendra.